Lundi 17 août 2009

Jaipur, Rahjastan, Inde
Heure locale : 5.39pm Temp.ext. : 49°C humidité : 0%
latitude : 26°53'0.60"N longitude : 75°47'0.06"E

Son : Money Talks, Saint Dog

 

Voilà, dernier jour avant le départ, c'est l'heure des comptes et je fais rapidement mon calcul au prorata des jours passés avec Ravindra. Son patron m'avait donné un tarif pour X jours, finalement, c'est un peu moins donc je préfère prendre les devants en effectuant moi-même les calculs et la conversion euros/roupies (le prix forfaitaire m'avait été annoncé en euros..). A ce moment là de l'histoire, je n'ai pas vraiment la patate, la baraka, ce tour du Rahjastan m'a épuisé. Physiquement d'abord, parce que la température n'est jamais descendu en dessous de 45°, que j'ai parfois eu du mal à m'alimenter, que je n'ai jamais aussi peu et mal dormi, que je me suis retrouvé plusieurs fois déshydraté et que depuis quelques jours, j'ai des crises de tachycardie assez puissante à chaque fois que je m'allonge (ça va même jusqu'à me couper le souffle par moment, assez flippant). Et moralement, épuisé aussi, parce que ça été le combat permanent dans ma tête entre tout ce que je voyais de magnifique mais aussi de très dur, bataille avec les indiens qui vous accostent à longueur de journée, à chaque pas que vous faites, manque aussi de ma girlfriend, mes potes, pour la première fois dans un voyage, l'envie de vivre tout ça avec d'autres pour mieux tout digérer, bataille avec moi-même pour essayer de stabiliser les pensées quand la chaleur la fait dériver d'un extrême à l'autre en quelques secondes, halluciner sur le fait que dans toutes les épiceries, 99% des produits sont périmés...bref, un bout de voyage vraiment incroyable et super mais vraiment dur aussi donc quand on arrive chez Asif, le patron de Ravindra, j'ai presque envie de filer les sous en même temps que je lui sers la main et partir voir ailleurs si j'y suis. Mais ça ne se passe pas tout à fait comme ça. Je suis accueilli par Asif, ses deux frères, un ami, ses enfants et sa femme qui se tient en retrait et on m'emmène à l'intérieur d'une maison en piètre état. Ravindra a acheté une grande bouteille de coca sur le trajet et la femme d'Asif s'éclipse pour nous préparer un plateau avec des verres tandis que nous nous installons dans la pièce principal...la chambre à coucher ! Moins de 15m2, éclairé par un néon qui n'éclaire qu'à moitié, la chaleur est étouffante, la semi obscurité super glauque et on s'installe tous sur le lit, en tailleur. Asif me dit que c'est dans cette pièce qu'ils dorment tous, lui et sa femme dans le lit, ses parents par terre avec les frères et les enfants ! Pendant dix minutes, on ne parle presque pas et on boit le coca. J'essaie deux trois plaisanterie mais comme j'ai un humour de merde, ça tombe à plat à chaque fois et puis en plus j'ai pas le cœur à trop plaisanter, j'ai terriblement envie de me barrer mais Asif n'a pas l'air de vouloir parler argent pour le moment. S'ensuit une bonne vingtaine de minutes où Ravindra, Asif, l'ami d'Asif et les deux frères parlent en indien, langue que je comprends très très mal et puis les enfants viennent jouer dans la chambre, sautent partout et du coup, plus personne ne fait attention à moi et avec la chaleur, la moiteur de la pièce, j'ai presque l'impression de ne plus exister à leurs yeux, sensation très particulière et pas du tout agréable jusqu'à ce que je comprenne que Asif attend que ce soit moi qui parle d'argent. Alors je sors ma petite feuille de calcul avec mon histoire de prorata, mon taux de change du jour et là, les visages se durcissent. Jusqu'alors, Asif avait l'air triste, embêté et tous avait un air grave, préoccupé. Là, ça empire quand Asif se saisit de ma feuille de calcul comme s'il n'avait pas prévu ça. Ce qu'il avait prévu, il me le dit très vite : le prix annoncé était valable pour X jours mais si jamais je ne partais pas pour la durée déterminé, j'ai tout de même un forfait, un prix limite au dessous duquel je ne peux descendre et qui représente deux ou trois jours de paye en plus de ce que j'ai calculé. Dans ma tête, je me dis que jusqu'au bout on va tenter de me baiser dans ce pays ! Je pousse donc ma petite gueulante comme quoi ce genre de choses, il faut en parler avant, c'est ça le business, prévoir les aléas en amont, pas à la fin quand tout est consommé. Asif tire la gueule, Ravindra a un petit sourire en coin et me fait un clin d'œil (il faut savoir que pendant tout le périple fait avec lui il n'a cessé de me répéter qu'il voulait doubler Asif et monter sa propre société de location de chauffeur !), l'ami et les frères font profil bas. Après une réflexion courte, Asif me dit d'un air de chien battu que ce que je dit est vrai mais que bon, son business a pas été bon ces temps ci alors à moi de voir si j'accepte ou pas de payer plus ! Je pourrais être une nouille, une bonne poire française mais sur le coup, j'en ai tellement marre (oui car Ravindra m'a aussi seriné pendant tout le trajet que je ne devais pas oublier son pourboire, me donnant des exemples de pourboires que d'autres lui avaient donné et qui n'étaient pas suffisants !! Gonflés à bloc les gars..), donc j'en ai tellement marre que je refuse, il avait qu'à prévoir avant et je fais mine de me lever pour partir après avoir refilé une liasse de roupies à Asif. Je le laisse quand même recompter et il me prend la main et me fait promettre que si je reviens au Rahjastan, je ferais appel à lui (nouveau clin d'œil de Ravindra qui m'avait fait promettre la même chose), que si je connais des gens qui veulent visiter le Rahjastan, je dois leur donner son adresse parce qu'il veut augmenter son business, engager des nouveaux chauffeurs, acheter de nouvelles voitures...Je lui réponds qu'il n'y a pas de soucis tout en pensant complètement le contraire...car ça y est, je suis sur le point de non retour, le point de craquage, je VEUX me barrer de ce putain de pays !!! Ils me saoulent tous avec leur histoire de business, d'argent, j'en peux plus, je précipite les adieux et une fois dans la voiture avec Ravindra qui me ramène à l'hôtel, celui ci me dit qu'il compte sur moi pour lui amener des nouveaux clients afin qu'il démarre son business en solo...T'inquiètes Ravindra, je vais parler de toi...

Voilà, retour à l'hôtel, dernière nuit dans la surchauffe du Rahjastan, j'en profite pour me taper une tranche d'occident en me matant The Big Lebowsky des fréres Cohen et qu'est ce que ça fait du bien du bon gros humour de ricains...motherfuckers ! Le lendemain, on se mange six cent bornes pour rejoindre New Dehli avec Ravindra dont un des cousins profite du voyage. Je me déshydrate à nouveau sur le trajet et arrive à l'aéroport avec une crise de tachycardie qui durera jusqu'à ce que je m'endorme dans l'avion en direction de...Hong Kong...paye ton choc culturel...!

 

PS : je sais que j'ai été parfois un peu dur vis à vis du Rahjastan et des indiens, il faut bien comprendre que j'ai vraiment adoré cette partie de mon voyage mais que j'en ai chié et que ça altère pas mal le jugement. Mais je confirme quand même un truc, même si une bonne tranche de la population est vraiment super cool, beaucoup sont de véritables casse burnes à toujours s'intéresser à vous pour vos thunes, il y a une réelle hypocrisie qui au bout d'un moment porte sur le système. Vous croyez rencontrer un gars sympa avec qui discuter, partager et finalement, non, il veut juste vous vendre un truc et à partir du moment où vous ne voulez pas acheter, le comportement change complètement et c'est à peine si vous ne vous faites pas injurier (d'ailleurs, on retrouve ce genre de comportement sur le site d'Angkor avec les marchands ambulant qui n'hésite pas à lancer des fuck you quand vous ne voulez pas leur acheter de cartes postales ou de coca...et ça, c'est pas bon...). Bon sinon, je le redis une fois quand même : visiter le Rahjastan, c'est puissant ! Je le conseille vraiment à tout le monde, expérience complètement hors du commun, j'ai vraiment pris mon pied. De plus, j'ai peut-être finis par parler beaucoup de point négatif mais ils n'ont pas été majoritaires du tout et par manque de temps, par flemme et parce que j'ai d'autres trucs à faire, je ne vous ai pas tout raconté sur ce voyage et j'ai vécu plein d'autres moments incroyables en plus de ce que vous avez pu lire. Et même si j'en ai chié, j'ai très envie de revenir rôder dans les parages un de ces quatre...Et je tiens à rajouter aussi un truc vis-à-vis des indiens (ceux qui n'en veulent pas à vos sous)...ils sont vraiment super gentils, souriants et fiers de leur pays et c'est un truc qui fait plaisir à voir. Et quand par moment je me demandais comment ils faisaient pour vivre dans de tels conditions pour certains, ce qu'il vaut mieux se dire dans ce genre de moment, c'est qu'ils méritent le respect...

 

 

 

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Lundi 17 août 2009

Jaipur, Rahjastan, Inde
Heure locale : 4.28 pm Temp.ext. : 49°C humidité : 0%
latitude : 26°52'34.74"N longitude : 75°48'33.26"E

Son : Vision Of Art, DJ Krush feat. Company Flow

 

C'est sur la terrasse de l'hôtel que je fais la connaissance de Harsh Inaniya. Il est en train de boire un café et j'attends mon déjeuner. Il a l'allure smart d'un occidental, chemise bien taillé rentré dans un jean et mocassin et quand il m'aborde, j'ai un réflexe de méfiance en me disant qu'il va vouloir me vendre quelque chose, méfiance accentué lorsqu'il me tend sa carte d'agent de voyage. Mais cette fois-ci, je me trompe. Parlant très bien le Français, il m'explique qu'il est revenu depuis peu en Inde après avoir vécu à Paris. Il veut maintenant monter son agence de voyage ici, à Jaipur. On discute plus de deux heures sur la Rahjastan et il me rassure sur l'énervement que je commence à avoir vis à vis des vendeurs en tout genre qui n'ont aucune considération pour l'étranger mais juste pour son porte monnaie. D'après lui, c'est un défaut majeur du Rahjastan et qu'avant de changer les mentalités là-dessus, ce n'est pas gagné, le cliché occidental = achat = argent n'est pas prêt de disparaître. On parle voyage, art, cinéma, architecture jusqu'à ce qu'il finisse par me donner l'adresse du centre culturel de Jaipur dessiné par Charles Correa qu'il faut absolument que j'aille voir selon lui. On se quitte après trois cafés et dix clopes, chacun ayant à faire. Deux jours plus tard, la veille de mon départ, je demande à Ravindra de m'amener à ce centre culturel et effectivement, son architecture résolument contemporaine mais aussi bien ancré dans le concret et le mystique me séduit complètement (le principe de construction, en plus de reprendre le plan de la ville fortifiée de Jaipur, fait aussi référence aux neufs planète). Et j'y recroise Harsh qui assiste à une répétition de théâtre en plein air. Il a toujours son jean et ses mocassins mais arbore une chemise indienne qui fait qu'il se fond bien plus dans le paysage des étudiants que moi avec mon short et mon t-shirt crasseux. Il m'invite à boire un café dans la cafétéria du centre où des centaines de jeunes et moins jeunes discutent autour d'un verre (non alcoolisé) et j'ai presque l'impression de revenir au temps où j'étais aux Beaux Arts. Harsh est une des meilleures rencontres au Rahjastan parce qu'il m'a permis d'entrevoir un tout petit peu l'Inde moderne, contemporaine, et non l'Inde du passé et de la pauvreté...(enfin je dis l'Inde...le Rahjastan..)...Et c'est très positif d'avoir une brève vision de cela après tout ce que j'ai traversé ces derniers jours,...Harsh, merci mec...!

 

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Lundi 17 août 2009

Jaipur, Rahjastan, Inde
Heure locale : 10.27 am Temp.ext. : 50°C  humidité : 0%
latitude : 26°55'1.13"N longitude : 75°51'31.75"E

Son : A Simple Story, Thievery Corporation

 

Encore un temple, ça faisait longtemps. Après celui des rats, voici celui des singes. Encore un site étonnant, une architecture usée qui tient encore debout par mystère, pas un touriste, des centaines d'indiens qui font des offrandes aux singes, cacahuètes, bananes, prières. Un immense bassin d'eau verdâtre dans lequel la plupart se baignent tout habillé. Les murs des différents bâtiments qui ressemblent à des peintures abstraites, les peintures figuratives qui se sont dégradés au point de n'être plus représentative que du passage du temps, des ornements rongés par la chaleur, les pluies de mousson, le vent brûlant qui réduit tout en poussière, quelques vaches maigres qui cherchent de l'eau à l'orée d'un puit sec, des singes qui jouent avec les sandales à l'entrée des lieux de prières et un vieux saddhus qui me fait signe de le suivre dans les dédales de couloirs et d'escalier s, dans l'ombre des bâtiments, jusqu'à un autel étrange, parfums d'encens, effigies de dieux à figures animalières, ornements d'argent, d'or et de cuivre, parfums lourd, assiette de pigments orange vif et le saddhu qui prend son pinceau d'une main, me tient de l'autre et m'écrit le nom de dieu sur le front, une petite tâche de couleur à l'endroit du troisième œil et retour dans la lumière, sur le toit du temple, la main du saddhu qui me montre la vallée aride sans un mot, ma sueur qui fait couler le nom de dieu sur mon visage, mes pieds nus qui crament sur la pierre brulante, l'impression de voir ce monde à travers une pellicule surexposée, des blancs vifs, des teintes pastels, aucunes ombres, nulle part, ma peau qui se fripe au soleil comme un parchemin perdu dans le désert, le saddhu me relâche à l'orée du temple, parmi les singes, les vieux qui nourrissent les singes, les enfants qui sautent et s'arrosent dans l'eau verdâtre, la montagne qui à l'air d'émettre un son sourd, en veille, les pas étouffés dans la fournaise, puis l'ombre d'un arbre au feuillage immobile et lourd, des tâches de couleurs qui se déplacent, femmes en saris, cliquetis de leurs chaines de hanche, de leurs colliers, bracelets, regards à l'iris vert, gris, gris bleu, nom de dieu en orange et rouge, magenta sur le front des visages qui semblent flotter dans la lumière crue qui inonde l'allée principale du temple, un autre rêve éveillé, caniculaire, surréel...

 

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Lundi 17 août 2009

Jaipur, Rahjastan, Inde
Heure locale : 01.55pm Temp.ext. :49°C  humidité : 0%
latitude : 26°59'0.71"N longitude : 75°50'40.86"E

Son : Feel Good Inc, Gorillaz feat. DeLaSoul

 

Autre fort, au dessus du Fort Ambre, mais chemin d'accès différent, longue route en lacet dans les montagnes. Impossible de me souvenir du nom de ce fort, pas de billet d'entrée en guise de pense bête, pas de touristes non plus à part quelques rares indiens, j'ai l'impression d'avoir le fort pour moi tout seul, un fort immense, perché sur la crête d'une montagne, recevant un vent puissant et presque frais, pour la première fois, je ne suffoque pas en étant en plein air, en plein soleil, même si j'ai envie de me mettre torse nu et de m'asperger avec le contenu de ma bouteille d'eau (au ralenti dans un rayon de soleil avec une musique zen en fond). Si je vous dis que c'est grandiose, que l'architecture est incroyable, que l'usure du temps sur la pierre est fascinant, vous allez finir par croire que je rabâche, et pourtant, il y a de tout ça encore dans ce fort, un palais d'été pour maharadja, avec jardin suspendu, passages secrets, luxe et volupté des temps anciens mais aussi fabrique de canons, d'armements lourds. Et aussi une partie assez particulière où les murailles du fort et les hauts murs servent à encercler une parcelle de montagne comme un jardin d'Eden préservé de l'agression extérieur. Et le parallèle avec le jardin d'Eden n'est pas dit au hasard. Le morceau de montagne et de nature préservée accueille nos ancêtres (enfin presque), des colonies de singes à poils blancs et à visage presque humain...Et étrange spectacle que de voir deux mères singes pouponner un bébé singe car celui-ci, le poil encore ras, duvet, ressemble incroyablement à un bébé homme, sorte de mutant à longue queue (derrière, hein, pas devant..) et pendant quelques instant, j'ai l'impression d'être dans un film fantastique avec en point de mire dans on objectif, un bébé mutant. La ressemblance est tellement frappante que ça en est troublant. Quelques minutes plus tard, je passe un peu de temps à proximité d'un vieux singe qui se repose sur la muraille. Deux mètres nous sépare et je peux bien voir ses mains, ses pieds, son visage, il est posé, semble regarder le paysage, soupire, se gratte, se ronge les ongles, regarde le ciel comme pour savoir le temps qu'il va faire demain...incroyable (d'ailleurs, je me rends compte aussi à ce moment là que depuis le début de mon voyage, mes plus grands moments de fascination ont été en observant des animaux et pas en rencontrant des humains...).

Je repars en vadrouille sur le chemin de garde des remparts tout en me rappelant le bien être du silence du désert à Jaisalmer. Ici, c'est pareil, à part le vent qui s'infiltre dans les meurtrières des hauts murs, c'est le silence total, mes pieds qui raclent le sol et c'est tout. J'en viens même à parler à voix haute pour briser le charme et me taire ensuite pour ressentir à nouveau la présence du silence comme si c'était tout neuf. Je passe plus tard beaucoup de temps aussi à photographier des aplats de mur rongés par le temps, des ocres rouges usés, le genre de tableaux que je rêverais de pouvoir peindre.

Depuis une des murailles, je regarde le Fort Amber, en contrebas et plus loin une extension de la ville de Jaipur, tout paraît si petit vu des hauteurs, ça donne l'impression d'être plus fort, d'être plus vivant.

 

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Lundi 17 août 2009

Jaipur, Rahjastan, Inde
Heure locale : 11.11am Temp.ext. :49°C humidité : 0%
latitude : 26°59'12.07"N longitude : 75°51'4.93"E

Son : Amber, 311

 

Pour rejoindre le site du Fort Amber, on traverse le quartier le plus hallucinant que je n'ai jamais vu. Les égouts sont à ciel ouvert et des porcs de plus de 100kg chacun circulent entre les vaches, les chèvres et les gamins pieds nus, les chiens errants, les poules, sur les trottoirs défoncés, la rue mi piste mi bitume fissuré. Les animaux dorment où ils pissent, marche à l'ombre rare des maisons, se reposent dans l'eau stagnante des égouts, les vieux croupissent sur le seuil des maisons, au dessus des odeurs fétides, à côté des excréments de chiens, porcs, vaches, humains, le vent ne balaie rien, il accumule la poussière, fait doucement tournoyer la fournaise qui se heurte aux murs délabrés pour replonger dans la rue à la recherche d'un nouvel obstacle. Je ne sens même plus les odeurs, traverse l'épaisseur de l'air comme dans un rêve éveillé, un rêve presque cauchemar, toute l'horreur étant écrasé au sol par le lourd soleil qui ne s'arrête jamais, ne reste qu'une sorte d'indifférence obligée, genre de moment où il ne faut pas se laisser submerger par les sentiments sous peine de péter les plombs. La traversée de ce quartier dure prés d'une demi heure, de crasse, de merde, de regards fatalistes ou perdus. J'avais parlé d'antichambre de l'enfer pour Stung Meanchey au Cambodge mais je m'étais trompé, l'antichambre de l'enfer est ici, pendant la saison chaude au Rahjastan...Et puis enfin on sort de la ville pour se diriger vers les collines et au détour d'un virage, le fort apparaît et j'oublie tout ce qu'on vient de traverser. Perché sur les hauteurs, pierre dorée, une architecture dantesque se profile et découpe un coin de ciel bleu. La curiosité et l'impatience revient en force et je n'ai qu'une envie c'est de sauter de la voiture et foncer vers ce fort incroyable.

Ravindra me dépose au bas du chemin dallé qui mène à l'enceinte du fort. Une demi heure de montée dans la canicule. A peine sorti de la voiture, plusieurs indiens me sautent dessus pour me demander comment je vais, d'où je viens, combien je veux payer pour leur chapeau, leur bouteille d'eau, leur carte postale, leur chemise, leur sandale, leur peinture, leur tour en éléphant, en chameau, leur tapis, la visite guidée, me prendre en photo avec le fort en fond...Et ça, c'est ainsi partout où je me rends depuis que je suis au Rahjastan. Et la chaleur aidant, je craque un peu et les envoie balader, ce qu'ils font direct pour se jeter sur un couple de touriste qui débarque juste d'une autre voiture. Je n'ai pas fait trois pas qu'un jeune homme s'approche et me demande comment je vais, d'où je viens...je l'arrête là et d'un geste un peu énervé lui demande d'aller voir ailleurs. Sa réponse : Pourquoi vous, les Occidentaux, vous êtes toujours énervé ? ...Et voilà, nous y sommes, ça devait bien arriver, me faire culpabiliser parce que j'en ai ras le bol d'être pris pour une planche à billet partout où je vais, ce que je lui explique tout en continuant mon ascension vers le fort. Mais le jeune Indien ne me lâche pas et commence tout un speech sur le respect que je lui dois, sur le fait qu'en tant que visiteur dans un pays, je me dois de parler avec les gens, ce à quoi je réponds que parler ne me pose pas de problème, c'est juste que tout le temps au bout de trente secondes de conversation, on ne pense plus qu'à me vendre quelque chose que je ne désire pas. Il me réponds que lui il veut juste parler, alors nous parlons tout en montant dans la chaleur. Il continue sa tentative de culpabilisation, je lui dis qu'il doit arrêter avec ça, qu'on est en train de parler mais que je sais qu'il va vouloir me vendre quelque chose à la fin et c'est ça que je trouve irrespectueux car c'est prendre les touristes pour des portes monnaies, pas pour des rencontres. Il me rétorque que non, il n'essaie pas de me vendre quoi que ce soit, on parle, c'est tout. Et puis au bout d'une demi heure de montée, il finit par me dire qu'il va arrêter là et me laisser continuer. On est tout les deux en eau, haletant. Je m'apprête à lui dire que je suis content qu'il ne m'ait rien proposer à vendre quand il me sert la main en me disant : quand tu redescendras, vient me voir à mon stand, je peux te faire faire un tour en éléphant pour pas cher...Je retire ma main, blasé et le regarde filer. J'en étais tellement sûr que je me ferais prendre pour un con. Et doublement parce quand je remonte encore de quelques mètres, je débouche sur une entrée fermée et un autre indien qui me dit que pour accéder au fort, ce n'est pas par ici, il faut que je fasse demi tour, redescende et prenne l'autre embranchement. Je maudis ce vendeur de tour en éléphant et refais mon parcours en sens inverse, bifurque au bon endroit et arrive une demi heure plus tard, enfin, dans le fort, je n'ai plus d'eau, l'insolation n'est pas loin, j'ai du mal à marcher et à la vue des autres touristes (dont la plupart sont indiens), je réalise que je ne suis pas le seul à peiné. Certains sont avachis à l'ombre, d'autres tentent de récupérer en marchant lentement entre les arcades ouvertes sur la vallée, seul endroit où un peu d'air circule.

Je paye mon entrée et m'engage dans le fort et là, c'est le choc. Un nouveau choc. Un site exceptionnel, une architecture incroyable dont les jeux de lumières et de circulation d'air donnent l'impression d'avoir enfin trouvé la paix. Je passe prés de trois heures à errer dans les longs couloirs, les pièces vides, les terrasses ombragés, à regarder les plafonds finement peint, me régaler des échos de la lumière sur les murs ambrés, mélange de poudre de marbre et de poudre de pierre qui donne un rendu légèrement brillant, réfléchissant si bien qu'un petit éclat de soleil à travers une fente de mur provoque un halo lumineux dans des cheminements intérieurs qui autrement seraient restés sombres et sans vie. Il y a une véritable poésie qui émane de ce fort, et une intelligence particulière dans sa conception. Étonnants systèmes de canalisation, de latrines, de circulation de l'air, même la plus petite pièce donne envie d'y poser ses bagages pour y passer quelques semaines. Pour la première fois depuis prés de 15 jours, j'avance dans de l'air naturellement frais et je commence à revivre doucement ou plutôt, j'ai l'impression que mon cerveau s'est à nouveau reconnecté sur la réalité, j'ai envie de parler avec tout les gens que je croise, je souris comme un benêt et je ressors de là un peu à contrecœur, retour dans la fournaise et retour dans l'urbain, Jaipur, la Ville Rose....embouteillages de tuks tuks, cyclos, camions, vélos, chameau, vaches, cochons, retour à la normale, vêtement trempé de sueur, le corps qui s'affaiblit à nouveau, les pensées qui ramollissent, tant de contrastes permanents, les pensées qui passent d'un extrême à l'autre en quelques minutes...je regarde la suractivité de la ville et me demande si j'en sortirais indemne de tout ce foutoir...

 

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